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Chronique sur la réligion ou Eugbuéfi Ezeudu (de Atobé Kouadio)


Hier David So gratifiait les lecteurs de son texte de dénonciation « Quelque chose va se passer ». Dans la même veine c´est aujourd´hui au tour de Atobé Kouadio avec son texte sur l´interaction de la réligion et la culture ou plutôt sur l´influence de la culture sur la réligion de livrer sa réflexion de nous faire part de ses réflexions

Vous voulez en savoir plus? Alors la rédaction vous invite à lire, à vous faire votre propre idée et surtout à réagir en laissant des commentaires.

La rédaction


Eugbuéfi Ezeudu

(…)

Mais Euzeudu n’était pas superstitieux comme la plupart de ces amis. S’il osait questionner l’existence de Dieu, ce n’est pas à celle des sorciers qu’il accorderait du crédit. Euzeudu n’était pas athée non plus. Il croyait en l’existence d’une transcendance, peut-être de plusieurs. Mais il récusait d’une part l’appellation de « Dieu » qu’il mettait au compte de la civilisation gréco-romaine fortement marquée par la culture judéo-chrétienne, et considérait toute forme de religion comme une arme  culturelle. Il percevait donc toute propagation religieuse comme de l’impérialisme culturel. Aussi était-il convaincu que chaque cercle culturel avait une cosmogonie propre à elle. Et chaque cosmogonie s’accommode bien évidemment des réalités culturelles des peuples. Il considérait donc chaque religion comme une approche  culturelle du monde.   Il considérait par conséquent l’Islam et le Christianisme comme des  produits culturels du Proche-Orient ; le Christianisme s’étant propagé à travers la civilisation gréco-romaine, il a épousé des traits de cette culture, tandis que l’Islam a pris des couleurs de la culture arabe. C’est ensuite par des conquêtes impérialistes et colonialistes, parfois sanglantes que ces religions se sont propagées à travers le monde et se sont incrustées dans les habitudes culturelles d’autres peuples. Ces religions ne devraient en fait ni être considérées comme étant supérieures aux pratiques culturelles religieuses des territoires conquis ni comme les seules vraies religions qui seraient les seuls voies d’accès à la transcendance ou aux forces de la nature. Si ces religions ont réussi à s’imposer, ce n’est pas grâce à leur force spirituelle intrinsèque mais par le bras armé et la diplomatie religieuse des cultures qui en ont fait le porte-étendard de leur conquête impérialiste. Cette conviction d’Euzeudu ne se limitait pas qu’à l’Islam et au Christianisme, mais concernait selon lui toutes les religions. Si certaines religions ne se sont pas répandues au-delà de leur cercle culturel originel, c’est certainement soit  parce que les cultures dont elles sont porteuses n’entretenaient aucune velléité impérialiste ou bien qu’elles n’en avaient pas les moyens. Euzeudu s’intéressait cependant plus à l’Islam et au Christianisme parce que ces deux religions sont celles les plus répandues dans son pays, et également celles qui selon lui avaient fait le plus de mal à son continent, aussi bien au sens propre que figuré. Au sens propre, il savait (et tout le monde le sait d’ailleurs) que chacune de ces religions sont tâchées non seulement du sang de ces ancêtres, mais également de celui de millions d’autres êtres humains à travers le monde entier. Elles avaient également constitué le bouclier des puissances coloniales et impériales qui ont pillé le matrimoine et piétiné avec plaisir et mépris la vie de milliers d’hommes et de femmes à travers le monde. Les exemples sont légions. En ce qui concerne le Christianisme, il suffit de lire l’adresse de Léopold I au sujet de la colonisation belge pour comprendre comment cette religion a servi la soumission du bassin du Congo. Euzeudu, dans ses interventions sur ces deux religions, n’était pas du tout tendre. Il en était parfois même venu à les considérer comme des religions sanguinaires et foncièrement négationnistes, qui essaient de se refaire une nouvelle renommée glorieuse, comme une femme qui cherche à se refaire une nouvelle virginité après avoir perdu son premier pucelage. Il s’étonnait que certains de ces concitoyens avaient une peur bleue pour les sorciers, prétendus mangeurs d’âmes, et n’affichaient curieusement aucune crainte envers ces religions, qui, au-delà de toute exagération, ont littéralement broyé l’âme de leurs propres cultures et continuent de s’en délecter avec un appétit insatiable. Ces religions vous dépouillent de tout, même de votre identité, pensait-il. Il constatait avec une amère désolation que lui et ses concitoyens, bien que n’ayant aucun lien avec ces cultures lointaines, portaient tous fièrement des prénoms arabes et judéo-romains, auxquels on n’a fait porter les manteaux dénominationnels chrétien et islamique. Il se demandait pourquoi est-ce que les peuples ne pouvaient tranquillement pratiquer ces religions en gardant leur identité. Et pourtant la réponse lui semblait assez simple : toute religion est une arme culturelle. Les religions se répandent en tuant les pratiques culturelles contraires et imposent de nouvelles cultures. La religion chrétienne par exemple s’est révélée comme l’arme fatale du colon blanc contre l’Africain noir et contre plusieurs autres peuples qu’on traite d’indigènes. Cette appellation d’indigènes, on en fait d’ailleurs un usage outrageusement arbitraire, pensait Euzeudu. Pourquoi continue-t-on de nos jours de traiter certains peuples d’indigènes tandis que les Européens, Américains, Chinois, Russes, bien qu’ils sont de nos jours les populations issues de leurs différents territoires, ce qualificatif ne leur est jamais appliqué ? Ce genre de réflexions soumettait incessamment son esprit à leur taraud. Ainsi se demandait-il se demandait-il également pourquoi l’on parlait très souvent d’Afro-américains ou d’Américains noirs sans jamais parler d’Euro-Américains.

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Pour revenir à  la religion, Euzeudu s’interrogeait parfois avec beaucoup d’amertume sur l’appropriation par les « néoafricains » de la religion des peuples qui leur ont imposé leur culture par le biais de la religion ou l’essaient encore. Ils vont jusqu’à renier leur identité en se donnant des noms tirés de ces religions injurieusement dites révélées. Quant à ceux qui n’en ont pas reçu à leur naissance, ils se font rebaptiser, c’est-à dire qu’ils s’octroient sans aucune vergogne des noms tirés des livres saints de ces religions en remplacement de leurs noms ethniques ; le comble, c’est qu’ils le font avec un zèle et une fierté déconcertants ! De toutes ces religions importées, Euzeudu considérait la religion chrétienne comme celle qui avait fait le plus de mal à l’Afrique, allant jusqu’à lui ôter son âme ! Il appréciait cependant ce peu de liberté qu’elle a fini par laisser aux peuples de la pratiquer dans leurs propres langues. Ainsi plusieurs peuples ont adapté les personnages bibliques à leurs différentes langues.  Euzeudu était toutefois très triste de savoir qu’à la différence des Africains noirs, presque tous les autres peuples du monde ont adapté les noms bibliques à leurs réalités linguistiques ! Il n’y avait que lui et ses compères, eux qui apparaissaient désormais aux yeux du reste du monde comme un peuple exclusivement consommateur de biens importés, qui portent des noms tirés d’autres cultures. Oh peuple à l’âme et à la conscience culturelle étrillées ! Ruminait Euzeudu.

Quant à la religion musulmane, Euzeudu la considérait comme celle disposant du plus grand moyen de domination culturelle, précisément la langue, qui demeure le tout premier facteur culturel. Non seulement comme le Christianisme, l’Islam contraint ses adeptes à porter des noms tirés du coran, mais il impose également l’usage exclusif de l’arabe dans la pratique religieuse. Les peuples africains auxquels l’Islam a été imposé, ont toutefois réussi, contrairement aux chrétiens africains qu’il s’amusait parfois à traiter de crétins, à adapter ces noms d’origine arabe. La modification de ces noms et leur adaptation aux et selon les réalités linguistiques s’avéraient cependant, selon Euzeudu, malheureusement nuisibles à la conscience historique de ces peuples, car désormais ils oubliaient l’origine de ces noms. Certains de ces noms d’origine arabe, dont l’orthographe ou la prononciation a été légèrement modifiée, sont aujourd’hui, par ignorance, considérés par de nombreuses personnes comme des prénoms africains. À ce sujet, Euzeudu citait toujours avec un sourire mesquin l’exemple de son ami Euzeugnan, qui lui expliqua avec fierté que sa fille Mariam portait un prénom africain. Ah le pauvre, si seulement il savait ! Se dit Euzeudu.

Il précisait toujours à ses détracteurs que son objectif n’était pas de jeter l’opprobre sur quelle que religion que ce soit. Cependant, s’agissant des prénoms chrétiens, Euzeudu considérait que personne ne devrait porter des noms dont l’origine culturelle est très éloignée de sa propre culture. Aussi, disait-il, ce n’est quand même pas un prénom qui rendrait un individu religieusement correct.  Il ajouta également  que le nombre de personnes portant des noms de « Saints », et dont la vie ne reflétait du tout celles des « Saints » dont ils portaient les noms était légion. Concernant les musulmans, pas seulement ceux d’Afrique, Euzeudu estimait qu’ils pourraient se donner moins de mal dans leur pratique religieuse en s’adressant à Allah dans la langue qu’ils maîtrisent le mieux. Car « Dieu » serait censé être omniscient. « Si l’on part de la prémisse qu’il a créé toutes les langues du monde, il est alors évident qu’il les comprenne toutes ! », disait fièrement Euzeudu.

Aussi considérait-il le phénomène des noms bibliques ou islamiques comme une grosse arnaque. À son avis tous ces noms que l’on retrouve dans le Coran ou dans la Bible sont comme ces religions, des produits culturels. Ils sont en réalités soit des noms arabes ou judéo-romains. C’était inconcevable, à son avis, que ces noms puissent revêtir une importance autre que leur sens originel. « En fait, ces noms précèdent la religion », disait-il. « Il est donc aberrant qu’on veuille leur attribuer une importance religieuse », ajoutait-il. « Mohamad, s’appelait déjà ainsi avant qu’il ne reçoive la révélation, son père Abdallah, sa femme Khadija, et tous les autres personnages coraniques également ». Il argumentait également ainsi au sujet des noms des personnages bibliques. « À l’exception de Jésus, dont le nom aurait été prescrit par l’archange Gabriel, tous les autres personnages de la Bible portaient des noms ordinaires antérieurs à la religion. Ces différents noms qui apparaissent dans la Bible ne sont en fait, rien d’autre que des noms issus de la culture hébraïque, qui elle précède le Christianisme. Ces noms ne sont par conséquent pas de noms chrétiens mais essentiellement hébraïques ». Euzeudu parlait de toutes ces choses avec beaucoup de passion.

Bien qu’Euzeudu affirmait ne pas être athée, il aimait cependant discuter l’idée de Dieu, la remettant généralement en question. Il avouait cependant qu’il n’était pas aisé de discuter de Dieu, non pas parce qu’il serait insondable comme le disent les religions révélées, mais parce que le concept s’inscrit dans un paradigme, qui consacre l’idée de Dieu. Tant que l’on s’inscrirait dans le paradigme de ces religions, l’on ne saurait remettre en question l’idée de Dieu.

Euzeudu aimait s’instruire. Il avait fini par découvrir, dans ses lectures, l’étymologie du terme « dieu ». Partant de cette étymologie, il disait donc avoir découvert que la religion chrétienne était en fait une invention humaine, comme l’est d’ailleurs toute religion. L’histoire de Jésus qui constitue le « mythe fondateur » de la religion chrétienne serait, selon lui, en grande partie inspirée de la mythologie grecque, précisément du mythe de Zeus et de son fils Prométhée. En effet, comme tout le monde le sait, la mythologie grecque compte plusieurs divinités, dont Zeus reste le plus puissant. On pourrait ainsi le décrire comme le « chef » des divinités, ou encore comme la « divinité divinités » Le terme « dieu » renvoyant étymologiquement à Zeus, l’idée de Dieu est une reprise de l’idée de Zeus, en fait l’idée de la divinité au dessus de toutes les autres divinités dans la mythologie grecque. Euzeudu disait donc avoir compris, pourquoi « Dieu » était présenté comme « le Dieu des dieux ». L’idée de « dieu » étant l’idée de Zeus, « Dieu », dans ce paradigme gréco-romain d’inspiration hébraïque, ne pouvait donc qu’être au-dessus des autres divinités. C’est certainement dans cette logique que les peuples de civilisation gréco-romaine dans leur élan impérialiste de domination culturelle, en s’imposant comme « les peuples les plus puissants », ont également jugé impératif d’imposer « Dieu » ou encore Zeus, la plus puissante divinité de leur civilisation.

Pour Euzeudu, croire en « Dieu » était donc synonyme de croire en Zeus, son inspiration culturelle et étymologique. Il considérait également que l’idée de Jésus que la Bible fait venir dans le monde pour apporter la lumière et le salut aux humains n’était rien d’autre qu’une paraphrase du mythe de Prométhée, de même que l’idée de «Dieu »,  le père du Christ n’était qu’un concept inspiré de Zeus, le père de Prométhée. Euzeudu qualifiait de cynique le fait que la Bible condamne l’idolâtrie. Car pour lui, si l’on devrait considérer tout culte des divinités comme de l’idolâtrie, le Christianisme serait lui-même une pratique religieuse idolâtre. Il répétait d’ailleurs incessamment que c’est une idolâtrie idéalisée que les « promoteurs » du Christianisme, dans l’idéologie impérialiste de la culture que sous-tend cette religion,  tentent d’universaliser aux détriments d’autres dogmes qu’ils présentent comme de l’idolâtrie, comme la « mauvaise idolâtrie », en quelque sorte.

(…)

Atobé Kouadio

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5 réflexions au sujet de « Chronique sur la réligion ou Eugbuéfi Ezeudu (de Atobé Kouadio) »

  1. Texte que j´ai lu avec beaucoup d´interêt. Une seule chose que je n´ai pas aimée:
    .
     » …… comme une femme qui cherche à se refaire une nouvelle virginité après avoir perdu son premier pucelage…..  »
    Heureusement les histoires de virginité et de pucelage ne se trouvent plus dans les sociétés plus ou moins éclairées.
    Et puis il me reste à poser la question qui est Euzeudu …

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Myriade pour ton commentaire et surtout merci de nous suivre. C´est important pour nous de laisser une certaine liberté aux auteurs et chroniqueurs et pour équilibrer le tout, les lecteurs ont le droit de juger et de commenter.

      Aimé par 1 personne

    2. Myriade, merci pour l’intérêt. Le passage du texte qui vous a déplu, je l’ai moi compris comme une critique de la sacralisation de la virginité ou une critique envers ceux qui la considèrent comme telle, y compris les religions elles-mêmes. Quant à Euzeudu, je crois que c’est simplement un personnage romanesque créé par l’auteur.

      J'aime

  2. C’est vrai, c’est très vrai. C’est une très bonne analyse. Question: Le chateau de Budapest fait quoi là (rires!). La comparaison de Zeus à Dieu m’a aussi effrolé, mais j’ai encore des doutes. Le nom des personnages est genial et la comparaison islam christianisme aussi. Ton texte est moins agressif mais objectif. Bravo …

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour le commentaire, ca serait vraiment sympa si tu pouvais nous laisser ton nom 🙂
      L´image a atteint son objectif qui était de captiver et peut-être retenir ton attention, On aurait pu mettre la cathédrale Notre-dame-de-la paix de Yamoussoukro ou la cathédrale de Cologne…

      J'aime

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